Du confinement à la retraite spirituelle

Initialement paru le 20/03/2020

Une épidémie a atteint notre humanité et l’a ébranlée au plus profond de sa vie collective et à tous les niveaux de l’être, du plus mercantile au plus spirituel. Nous payons chaque jour, le lourd tribut par la perte de vies humaines et nos âmes en sont meurtries…Des mesures exceptionnelles nous obligent à un confinement dont la durée est indéfinie. Chacun est appelé à prendre conscience de sa responsabilité et à rester chez soi, à l’intérieur de sa demeure. Ce confinement au-delà des contraintes qu’il représente pour nous tous, pourrait être l’occasion d’explorer un autre rapport à soi et au monde qui nous entoure. Les mystiques de toutes les grandes traditions spirituelles ont toujours pratiqué une sorte de confinement volontaire, une retraite pour réaliser un travail spirituel. Chacun peut décider de donner un sens à cette période de confinement en choisissant l’impact qu’elle peut avoir sur nous, sur notre intériorité. Il serait intéressant d’aller puiser dans la sagesse des anciens mystiques pour qui le rituel de la retraite spirituelle était une pratique de prédilection, et nous en inspirer durant cette période de confinement.

Le mot arabe employé pour désigner une retraite, une réclusion est « khalwa », du verbe k̲h̲alā qui veut dire «se retirer pour se retrouver seul» ou «s’isoler en un lieu vide» impliquant un travail spirituel sur soi. La «réclusion» ou «solitude», dite ʿuzla, waḥda, infirād, inḳiṭāʿen arabe, est l’un des éléments fondamentaux de la pratique ascétique (zuhd) des premiers mystiques musulmans. Cette pratique est décrite comme étant le trait dominant dans la littérature hagiographique des soufis.

Sources et histoire…

Plusieurs penseurs de la période classique de la pensée musulmane, et parmi les plus connus d’entre eux, il y a Sufyān al-T̲h̲awrī (m. 161/778), étaient favorables à une vie menée à l’écart de la société[1]. On nous rapporte que le soufi Ḏh̲ū l-Nūn al-Miṣrī (m. 245/860) avait appris d’un ermite syrien la «douceur de la réclusion, de l’invocation (d̲h̲ikr) et de la conversation secrète avec Dieu en privé»[2]. Le même Ṣūfī est souvent cité comme «ne connaissant pas de meilleure incitation à pratiquer la sincérité spirituelle (ik̲h̲lāṣ) que la k̲h̲alwa», et un autre soufi très connu, Abū Bakr al-S̲h̲iblī (m. 334/945) aurait donné ce conseil : «Attache-toi à la solitude, efface ton nom [de la mémoire] des gens et mets-toi face au mur [de la prière] jusqu’à ta mort»[3]. Il s’agit là, bien entendu, d’exemples de grands mystiques ayant fait le vœu de vivre leur spiritualité de manière absolue, il convient de préciser cependant, que les retraites spirituelles ont été pratiquées, dans la majorité des cas, de manière alternative avec des périodes de vie en société, plutôt qu’un isolement permanent.

Les soufis puisent leur force spirituelle dans la solitude[4]. Dans la salle commune (bayt al-d̲j̲amāʿa) du ribāṭ soufi, ils sont supposés s’asseoir sur leurs tapis de prière comme si ces derniers étaient leur retraite personnelle[5]. En outre, ces Ribât, lieu de vie des soufis qui s’apparente aux couvents dans le Christianisme, comportent souvent des cellules individuelles, et la pratique de retraites périodiques, qui joue un rôle important dans leur éducation (tarbiya), devient une véritable institution, à laquelle al-Suhrawardî consacre trois chapitres dans son livre ʿAwārifal-ma‘ârif[6]– un traité sur la discipline spirituelle soufie -. Les confréries intègrent également, cette pratique dans leur méthode de travail spirituel, parmi elles : la Kubrawiyya, la S̲h̲ād̲h̲iliyya, la Ḳādiriyya et, naturellement, la Ḵh̲alwatiyya qui tire son nom du mot khalwa. Cette retraite spirituelle implique le d̲j̲iḥād majeur[7], c’est à-dire une discipline ascétique comprenant veilles, jeûnes de plus en plus longs, concentration d’esprit, principalement au moyen du d̲h̲ikrqu’on peut traduire par le rappel ou la remémoration dont nous parlerons dans un autre article. En entrant en k̲h̲alwa, le disciple doit se libérer des jouissances mondaines et être en état de pureté rituelle. Le séjour dans la cellule doit évoquer celui de la tombe[8]; la cellule elle-même doit être une pièce sombre où la lumière du jour n’entre pas. Son but n’est bien évidemment, pas la mortification mais de mettre les sens extérieurs de l’aspirant en état de veille et d’exacerber les sens intérieurs[9].

La forme la plus connue et la plus pratiquée de la retraite spirituelle est normalement limitée à des périodes de 40 jours, d’où le nom d’al-arbaʿīniyya ou čilla (du persan čihil); elle ne doit être interrompue que pour les prières rituelles en commun et doit être effectuée une fois par an[10]. Elle est conçue pour perpétuer la tradition prophétique, raviver sa mémoire et ses pratiques spirituelles, car le prophète Muḥammad – Sur lui la grâce et la paix- avait l’habitude de se retirer dans une grotte du mont Ḥirāʾ avant de recevoir la révélation coranique. Cependant, le nombre 40 est lié à l’exemple d’autres prophètes aussi, surtout à celui de Moïse[11]; il symbolise également les «quarante sages» de l’univers, le lieu du «voyage mystique»[12].

En même temps, la k̲h̲alwa s’étend, en réalité, sur toute la vie du soufi[13] et s’inscrit dans tous ses actes car elle a pour but d’éduquer l’âme à prendre conscience de soi et de sa façon d’être au monde. La pratique de la retraite n’est qu’un moyen, et le but de l’éducation du soufi est la k̲h̲alwa «en esprit» (k̲h̲alwat al-maʿnā), c’est-à-dire le fait d’être en esprit avec Dieu malgré sa présence matérielle en ce monde[14]. A ce propos, Ibn ʿArabī considère la k̲h̲alwa comme la plus haute station spirituelle (maḳām), car il prend ce terme dans le sens de l’absolue «vacuité» (k̲h̲ala) de l’être intégral ou l’être accompli (al-insân al-kâmil), c’est-à-dire de l’état où il se trouve «rempli» de l’Absolu[15].


Bibliographie

Landolt. H, Khalwa, Encyclopédie de l’islam II

Tor Andrae, Islamische Mystiker, Stuttgart 1960, 70 ff. (for the early period)

J. S. Trimingham, The Sufi Orders in Islam, Oxford 1971, glossary s.v. k̲h̲alwa and index s.v. retreat

P. Nwyia, Ibn ʿAṭāʾ Allāh (m. 709/1309) et la naissance de la confrérie šād̲ilite, Beirut 1972, 89, 127, 237 f.

S̲h̲arḥ Ibn ʿAbbād al-Rundī ʿala ’l-ḥikam al-ʿAṭāʾiyya, Cairo 1287, i, 18-20

Nūr al-Dīn ʿAbd al-Raḥmān-i Isfarāyinī, Fī kayfiyyat al-taslīk wa’l-id̲j̲lās fi’l-k̲h̲alwa, annex to Kâshif al-Asrâr, ed. H. Landolt, Wisdom of Persia Series, v, Tehran (forthcoming).

Notes

[1] Abū Nuʿaym, Ḥilyat al-awliyāʾ Beyrouth 1387/1967, VI, 376

[2] al-k̲h̲alwabi-munād̲j̲ātih; Ḥlilyā, IX, 356

[3] al-Ḳus̲h̲ayrī, Risāla, Caire 1379/1959, 55 sq.; Abū Ḥafṣ al-Suhrawardī, ʿAwārif al-maʿārif, Beyrouth 1966, 210; cf. Rūml, Mat̲h̲nawī, I, v. 643-9

[4] ibid., 221

[5] ibid., 108

[6] 207-27

[7] cf. Rūmī, Mat̲h̲nawī, V, v. 3785-6

[8](ʿAmmār al-Bidlisī, vers 600/1200, dans Kubrā, Fawāʾiḥ pl-d̲j̲amāl, éd. F. Meier, Wiesbaden 1957, texte 60, introd. 32

[9]Kubrā, dans M. Mole, Traités mineurs deNaǧm al-Din Kubrā, dans Ann. Islamologiques, IV (1963), 25; cf. Fawāʾiḥ al-d̲j̲amāl, texte 18

[10] ʿAwārif, 221

[11] cf. Ḳurʾān, VII, 138/142

[12] ʿAwārif, 207 sq.; ʿAṭṭār, Musībat-nāma, cf. H. Ritter, Das Meer der Seele, Leyde 1955, 18 sqq.

[13] (ʿAwārif, 221, 226

[14] Kubrā, Fawāʾiḥ al-d̲j̲amāl, 60

[15] al-Futūḥāt al-makkiyya, Caire 1270, II, 166 sqq

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